Mémoires...
Chapitre 1 : « Ploc… Ploc… », Écoutez le chant de ma vieille demeure.
Cette caverne, c’est la mienne. Vous ne la voyez pas ? C’est normal. Mes pauvres yeux sont habitués à cette obscurité. Je vais vous décrire mon appartement constitué d’une entrée béante, de quelques meubles, de fenêtres, d’un immense lit, de baignoire… Non, en fait il n’y a rien. De nature sénile, je me suis imaginé un logis dans une grotte creusée par les assauts incessants des vagues. J’ai trouvé, par un heureux hasard, lors de longues promenades sur une plage déserte, cette grotte d’une extrême froideur, aux parois rugueuses et à cette fraîcheur particulière, propres à mon état actuel. Tout de suite, je m’y suis plu, et décidai de m’y installer.
Un rocher plat fait office de lit, un autre de table qui me permet d’écrire ses mémoires. Vous vous demandez pourquoi me réfugier dans cette caverne lugubre, isolé(e) de toute vie humaine. Vous vous demandez aussi pourquoi je tiens absolument à vous livrer cette vie dénuée d’intérêt. Cette vie, c’est la mienne. Cette œuvre, c’est la mienne. Ce désespoir, c’est le mien.
Le lecteur averti se rendra compte que j’écris dans de rares moments de lucidité. Mais je préfère me livrer à vous sans mensonges, sans artifice et avec beaucoup de réalisme.
Nous sommes alors en 1932.
Ma vie n’était que de faux semblants, emprunts de rituels quotidiens auxquels j’étais abonné. Ma vision de la vie n’est que fatalisme et horreur depuis que j’ai perdu ma tendre Isabelle. Un accident de voiture. Elle traversait la rue, son panier en osier sous le bras, quand une berline noire, sortie des Enfers, fonça vers elle et la faucha, l’entraînant sur quelques centaines de mètres avant de la déposer doucement dans le caniveau, un mince filet de sang à la nuque. Lors de ses funérailles, une rose à la main, je décidai de partir, faire le deuil de cette vie cruelle.
La marée monte et ma grotte va être ensevelie sous les flots, mes minces feuillets vont être détruites par les eaux.
Si je vous écris ces mémoires, c’est dans le seul but de vous livrer ces péripéties qui sont inutiles pour vous. Mais dans l’espoir vain que je ne les oublierai jamais.
Mes pieds baignent dans la mer écumante d’algues, et divers crustacés. La fraîcheur est mon pire ennemi. Mes vêtements iodés par l’océan m’empêchent de dormir sans que mon corps endolori ne réagisse par de lourds soubresauts.
Les flots inondent enfin toute la surface de mon humble habitation. Et c’est avec fatigue et nécessité naturelle que je m’endors sur cette pierre froide, gravée de mon nom.
Chapitre 2 : Invasions
Tapi au fond de ma grotte, la lueur de la lune éclairait difficilement l’accès sombre de mon univers. Mes yeux engourdis par la noirceur, mon corps éreinté par le peu de confort de mon milieu de vie, j’étais hors du temps et de l’espace. La lune réfléchissait sa pâle lumière sur les vagues et la masse obscure s’engouffrait par mon entrée, érodée par le temps. L’eau venait caresser l’épaisse corne de mes pieds et j’écoutais les remous de mes pensées.
Levant les yeux vers l’entrée de mon trou, je distinguais une, deux, trois, quatre puis une dizaine, des centaines mêmes de silhouettes entrer silencieusement dans mon antre. Je ne pus leur donner un nom. Je ne savais pas si le Diable envoyait ces êtres informes pour m’enlever vers leur monde. Toujours est-il qu’ils allumèrent un feu. Et s’ils découvrirent mon identité, j’ai pu leur donner un nom. C’était des farfadets. Une multitude d’êtres fins, petits, avec des oreilles pointues et de longues barbes, munis d’épées s’agitaient en tout sens et prenaient possession de ma caverne. Un feu gigantesque s’alluma. Je me réchauffais.
Quelques-uns vinrent vers moi, me touchaient, auscultaient, tel des médecins, toutes les parties de mon corps. Au loin devant les flammes, une danse des ténèbres. Je n’étais pas loin de l’univers de Dante. Tout le monde remuait son corps au son des tambours, des flûtes, et d’instruments inconnus. De minute en minute, je ne tardais pas à entrer à mon tour en transe. Leurs chants étaient inaudibles mais très vite je pouvais entendre clairement :
Entre dans notre ronde
Et au lever du jour
Tu retrouveras ta Blonde
Et ensemble vivrez d’amour.
Je dansais, essoufflé, impatient de retrouver ma tendre Isabelle et apprenais les incantations dictées par les Farfadets.
Lorsque le soleil se leva enfin, je m’éveillais auprès de ma rugueuse Isabelle qui n’était qu’une vulgaire roche.
Farfadets, vils Farfadets
Dans votre ronde je suis entré
Et nulle Blonde je n’ai trouvé.
Je me remis doucement de cette nuit dantesque, perdu entre rêves et réalité. Avais-je réellement connu Isabelle ? Ou était-ce le fruit de mon imagination ? Les farfadets étaient-ils issus de mon esprit, apeuré par la solitude et l’humidité ambiante de ma caverne ? Toujours est-il que je sortis de ma tanière. Aveuglé par le soleil ardent, je tâtonnai le long de l’immense falaise. J’hurlais le prénom de ma bien-aimée dans le silence de l’abîme naturel. En pleurs et en colère contre ces êtres démoniaques je me réfugiai dans mon repaire, recroquevillé en fœtus perdu dans des cauchemars de Berline Sanglante.
D’après la hauteur de la lune, il devait être trois heures du matin. Le lecteur averti se demandera comment, plongé dans cette solitude je pouvais connaître l’intervalle de temps. L’expérience des cycles lunaires et solaires m’a été profitable. Absorbé dans mes réflexions, Isabelle m’est apparue, entouré de ces Farfadets moqueurs.
La mer avait repris ses droits dans ma caverne.
Elle s’assit prêt de moi et sans parler, elle ouvrit la bouche. Je m’aperçus qu’elle n’avait ni dents ni langue. Frayeur et désespoir. Je fermais les yeux une minute, les rouvris et l’obscurité avait repris ses droits dans mon univers.
Chapitre 3 : Fiançailles
Isabelle et moi.
Rencontre : le 8 mai 1931
Premier « Je t’aime » : 17 juillet 1931
Date de fiançailles : 25 février 1932
Années heureuses. Quelques fois malheureuses. Nous vivons une maison près d’une falaise en Normandie et nous formons un couple heureux. Je suis facteur et parcours des millions de kilomètres chaque année sur un vélo pour distribuer les courriers à mes concitoyens. Isabelle est secrétaire dans une mairie dont je tairais le nom par souci de confidentialité.
Il y a de cela quelques jours, j’ai appris que ma femme attendait un heureux événement. Nous entretenions un amour serein.
Elle sortit avec son panier. Traversa la rue. Berline arriva à cent trente kilomètres par heure et la faucha. Je demandai à un témoin de me narrer l’événement. Fier de me rendre ce service, ce dernier ne m’épargna aucun détail. Jusqu’à me décrire la mâchoire explosée de ma tendre Isabelle.
« Mais rassurez-vous ! Elle est morte sur le coup ! »
Merci… comme je suis rassuré…On l’enterra sur le champ. Et je partis, seul, sans aucun soutien.
Après plusieurs moments d’errance, je rencontrais des personnes au hasard de mes pérégrinations. Et m’installais dans cette somptueuse caverne
Une grotte
Sombre et lugubre
Une caverne
Ma caverne !
Je sombrais dans une douce folie. Rupture de fiançailles, rupture avec la vie. Si Dieu m’avait ôté ma tendre Isabelle, je devais m’ôter de cette société violente.
Tristesse et violence, doux paradoxe ; malheur et joie que de me sentir enfin seul, avec mes pensées.
Les farfadets revinrent me hanter plusieurs nuits durant lesquelles je participais à de funestes occupations. On me fit boire une liqueur, fumer une herbe magique pour que ma santé mentale se rétablisse.
Isabelle. Isabelle. Isabelle. Isabelle. Isabelle. Isabelle.
La répétition de son prénom se répète dans ma tête. Les farfadets devenaient plus violents. La marée montait. L’ivresse me montait à la tête. Je m’adossais contre le mur suintant. M’endormais.
Isabelle… Isa… Belle…